
Comment regarde-t-on le monde ? Il serait peut-être aisé de penser qu'il se regarde comme on nous l'a enseigné, mais la réponse peut rapidement nous faire tourner sur nous-mêmes. Un peu comme un chien qui se mord la queue ou comme un enfant qui tente de remplir un panier avec de l'eau de rivière. Nous sommes tous un monde, pour soi, pour l'autre et pour quelque chose qui nous regarde également ; alors, regarder le monde, c'est déjà porter le poids d'une responsabilité. C'est déjà le témoigner. Mais c'est aussi accepter de ne pas tout saisir d'un seul coup d'œil. C'est entrer dans une attention différente, où l'infime, le fragile, le presque effacé deviennent des portes que l’on pousse quitte à se retrouve seul face à soi.
C’est souvent la posture du photographe, mais c’est souvent cette solitude qui lui confère de la liberté : celle qui ne cherche pas à imposer une grande fresque de ce qui est vrai ou faux, mais qui se plaît plutôt à faire la cour aux détails qui bavardent, autant que les grands récits.
Ces œuvres interrogent ce qui disparaît ou se transforme : une maison envahie par le temps, une ville qui se déleste des repères qui ont fait sa gloire, une enfance qui bascule avec lenteur vers l’adolescence ou encore un geste anodin qui déborde de sens. Elles relient des points que le quotidien se plaît à éloigner : un silence qui tape du pied pour un sol qui ne demande qu’à absorber le temps.
Ici, nous sommes invités à nous frotter aux éclats et aux marques de l’absence. Que nous disent les ruines, les détails, les transitions silencieuses ? Sommes-nous condamné·e·s, ou dans l’obligation, de construire une mémoire à partir de ce qui s’efface ? Chacune de ces photographies pose une autre manière d’habiter le temps. Elles ne cherchent pas à le scinder en un "avant" et un "après", mais, parce qu’elles butent sur les traces discrètes, elles construisent des ponts qui nous relient au temps, à l’espace, et nous offrent des vues idéales pour en admirer les nuances.
Ces séries ont fait le choix du détour et des allusions poétiques. Elles rappellent que le réel n’est pas seulement une ligne. Il est aussi fait de ruptures nécessaires. Celles qui déplacent le regard et le font basculer de l’autre côté de nous-mêmes, à l’endroit où nous embrassons nos propres poésies.
Photographes exposants
Raïssa Bibrac (Guadeloupe) • Passage
Verenne Cipolloni (Guadeloupe) • Il était une fois : les disparus
Pic9od (Guadeloupe) • Entre habitation et mémoire
Gérôme Gendrey (Guadeloupe) • Au quotidien
Karin Fellinger (France) • Un jour, c’était la nuit



